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Le sexisme, socialement plus acceptable que le "racisme anti-blanc"?

Comparaison: l'affaire Conrad et l'affaire Orelsan

Article rédigé par Julie Marangé, co-fondatrice de Feminists of Paris.

Introduction

La question de la domination est devenue un prisme privilégié pour décrypter les phénomènes sociaux (ex: intersectionnalité). Depuis 2005 et les émeutes des banlieues, la question du racisme anti-blanc a refait surface dans les débats publics français. Sur le banc des accusés se trouvent des jeunes hommes d’origine africaine qui « s’en prennent à des lycéens blancs »[1]. La couverture médiatique du phénomène nous incite à croire à l’existence d’une véritable haine raciale envers les blancs, qui apparaissent alors comme les victimes d’un système de domination oppresseur.

La récente affaire Conrad (2019) réinvite cette problématique sous le feu des projecteurs. Nick Conrad, jeune rappeur français noir originaire de Noisy-le-Grand (93), est accusé de «provocation publique à la commission d'un crime ou d'un délit» à la suite de la sortie de son clip Pendez Les Blancs (PLB) (2018). Le clip met en scène la mise à mort d’individus blancs. Le Parquet de Paris a rapidement ouvert une enquête.

Dix ans plus tôt, l’affaire Orelsan mettait en cause la haine des femmes, notamment dans sa chanson Sale Pute (2009). Dans les deux affaires, la violence des propos est comparable, l’usage de la liberté d’expression similaire, mais la réponse politique, médiatique et juridique diffère. Que nous dit la comparaison des discours concernant les deux affaires des privilèges sociaux et institutionnels de certains groupes dans la société française?

L'article débute par une comparaison descriptive des deux affaires qui permettra de les contextualiser, notamment à travers leurs points communs et leur divergence. La méthode d’analyse de discours d’analyse critique des discours sera aussi présentée (ACD). Cette méthode est ensuite utilisée pour établir une comparaison analytique des discours réactionnaires militants, politique et juridique aux deux affaires. L'article se termine par une discussion des implications de la comparaison analytique des discours, notamment vis-à-vis de l’intériorisation de l’indulgence face aux violences sexistes et de l’établissement d’une hiérarchie de la tolérance .

Points communs, divergences et méthode

Points communs

Les deux affaires ont beaucoup en commun. Pour commencer, elles abordent ensemble la question de la limite entre liberté d’expression et atteinte à la dignité d’un groupe social. Dans le cas d’Orelsan, c’est le groupe des femmes qui est en cause. Le sexisme de l’œuvre est ainsi en jeu, c’est à dire « l’attitude qui prête à établir des discriminations entre les êtres humains d’après leur sexe », en les termes de Simone de Beauvoir[2]. La chanson Sale Pute est ainsi accusée par les associations féministes de promouvoir la domination des hommes sur les femmes[3]. Dans le cas de Nick Conrad, c’est la question du racisme qui est mise en lumière, c’est à dire la « valorisation, généralisée et définitive, de différences, réelles ou imaginaires au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier une agression ou un privilèges » selon Albert Memmi[4]. Sa chanson et son clip PLB sont tous deux inculpés. Le point commun majeur des deux affaires est ainsi l’idée d’une haine envers un groupe social déterminé (femmes et blancs).

Aussi, la défense des rappeurs invoque dans les deux cas la liberté de création comme motif d’acceptabilité de leurs œuvres. Selon eux-mêmes, leurs chansons sont véritablement artistiques. Pour Conrad, c’est d’ailleurs l’approche raciale de son titre qui fait la beauté de son morceau : « ça touche le racisme, c’est la beauté de ce morceau » répète-t-il sur RTL[5]. Pour Orelsan, ce n’est pas au rôle de la justice de juger si ses chansons sont de bon ou de mauvais gout « à partir du moment où c’est une œuvre artistique »[6]. Pour les deux chanteurs, cet art « incompris » n’a rien à voir avec l’incitation à la haine. Ils estiment que l’incompréhension des politiques d’une part et des associations féministes d’autre part découle de la mauvaise réputation du « rap », art souvent perçu comme vulgaire. Conrad fait d’ailleurs une analogie avec l’art du peintre Delacroix, qui se trouve être selon lui être raciste, mais demeure à son regret considéré comme un artiste acceptable. De plus, ils perçoivent leur art comme intimement lié à la création d’un environnement fictif. Leur art ne peut pas être sorti de leur contexte artistique.

Les deux rappeurs réfutent les accusations d’incitation à la haine sexiste ou raciale. Pour Conrad, son titre part du principe du « racisme inversé », avec la volonté de s’insurger contre la seule forme de racisme légitime selon lui, à savoir le racisme envers les personnes de couleur. De la même manière, Orelsan nie les accusations de sexisme de ses chansons qui selon lui ne constituent pas une incitation à la haine puisqu’elles sont des fables, des fictions, de simples mises en scène.

Divergences

C’est la position hiérarchique des groupes sociaux perçus comme attaqués qui va diverger dans les deux affaires. Orelsan expose dans Sale Pute des propos violents envers les femmes dans une société où les hommes dominent : « je te déteste je veux que tu crèves lentement », « on verra comment tu fais la belle avec une jambe cassée », « on verra comment tu suces quand j’te déboiterai la mâchoire », « tu mérites ta place à l’abattoir », « je veux te voir retourner brûler dans les flammes », « je vais t’avorter à l’Opinel ». Il est certain qu’une minorité d’individus s’insurgent contre les priorités féministes anti sexistes qu’elles jugent toxiques pour la société française (e.g. Elisabeth Levy, Association Les Antigones). Il est aussi vrai que la reconnaissante des violences envers les femmes demeure compliquée[7]. Cependant, il est aujourd’hui difficile de nier l’immanence du sexisme en France où une femme meurt tous les 2,7 jours sous les coups de son partenaire ou ancien partenaire[8]. Dans l’affaire Orelsan, il est donc question d’un groupe social « dominé ».

De la même manière, il est difficile de nier l’existence du racisme en France. Les chiffres des actes de violence raciste ont d’ailleurs récemment augmenté depuis les attentats de 2015 selon le Ministère de l’Intérieur[9]. Cependant, la notion de racisme en France renvoie à l’intolérance envers les personnes issues de l’immigration des années 1960s en provenance du Maghreb et de l’Afrique noire : c’est la base historique du racisme[10]. Il renvoie à des personnes de couleur. Dans l’affaire Conrad, c’est pourtant du racisme anti-blanc dont il est question, c’est-à-dire de la haine envers un groupe social « dominant ». En cause dans PLB des paroles telles que : « Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs, attrapez-les vite et pendez leurs parents, écartelez-les pour passer le temps, divertir les enfants noirs de tout âge, petits et grands. Fouettez-les fort, faites-le franchement, que ça pue la mort, que ça pisse le sang » et la violence du clip en lui-même.

La méthode de l’analyse critique des discours (ACD)

Face à ses deux « appels à la haine », la réponse juridique et politique aux deux affaires semble amplement différer. En utilisant la méthode de l’analyse critique des discours (ACD) développée par Fairclough[11], nous analyserons les discours militants, juridiques et politique pour tenter d’en déceler des rapports sociaux hiérarchisés. En d’autres termes, la méthode est un « type de recherche analytique des discours qui étudie la manière dont l’abus de pouvoir social, la dominance et les inégalités sont promulguées, reproduites et résistées à travers la parole dans le contexte social et politique[12]. L’approche de Fairclough est dédiée à l’analyse du langage et à sa contribution à la domination de certains groupes par d’autres et constitue en elle-même une étape certaine vers l’émancipation. Ses détracteurs s’insurgent contre la subjectivité de l’interprétation qui peut résulter en une analyse biaisée[13]. Cette méthode demeure cependant une source majeure dans le domaine de la recherche critique des discours[14]. La méthode se déroule en trois étape : tout d’abord celle de la description du langage (analyse du texte à travers le vocabulaire et la grammaire), vient ensuite celle de l’interprétation (interprétation des textes par les acteurs du discours), et de l’explication (analyse sociale des discours dans leur contexte de racisme et sexisme).

Comparaison analytique : analyse des discours militants, juridiques et politiques

Les réactions militantes

Dans l’affaire Conrad, la LICRA (ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) estime que « l’appel au meurtre raciste du clip de Nick Conrad est abject et d’une violence inouïe. La liberté de création, ce n’est pas la liberté d’appeler à pendre des Blancs à raison de la couleur de leur peau»[15]. Dans l’affaire Orelsan, l’association Ni Putes Ni Soumises (NpNs) indique que Sale Pute est une « incitation à la violence la plus ignoble qui met en scène le désir de viol, de violence, de torture et d’assassinat et exprime le mépris le plus profond pour toutes les femmes »[16].

Analysons, interprétons et expliquons ainsi les discours engagés dans les deux cas dans le cadre de la méthode ACD. Le niveau d’intensité des deux accusations est ici comparable. Dans les deux réquisitoires ressort la notion de violences exacerbées avec « violence inouïe» et « violence ignoble ». La notion d’appel au meurtre se manifeste de la même manière, sous des termes de même force avec « meurtre » et « d’assassinat » ou « torture ». Les deux associations militantes s’insurgent ainsi contre une haine de même intensité, une violence comparable, mais qui concernent des groupes sociaux différents, puisque l’un est « dominé » (les femmes) alors que l’autre est « dominant » (les blancs). Les recours juridiques et réponses politiques démontrent cependant que le traitement d’une telle haine diffère dans les deux affaires.

Le recours juridique

La réaction juridique n’est cependant pas comparable. Dans les deux affaires, la rapidité et les acteurs du recours juridique diffèrent. Dans l’affaire Orelsan de 2009, c’est l’association NpNs qui recours à la justice pour « délit de provocation non suivie d’effet à la commission d’atteintes volontaires à la vie, à l’intégrité corporelle des personnes, et d’agressions sexuelles » (L. 29 juillet. 1881, art. 242)[17] avec sa chanson Sale Pute. Le rappeur sera finalement relaxé trois ans plus tard. Il sera a nouveau poursuivi pour huit chansons interprétées lors d’un concert en 2009 pour « injure publique » et « provocation à la discrimination et à la violence envers les femmes » (L. 29 juillet 1881, art. 32-3 et 33-4)[18]. Il sera a nouveau relaxé en appel en mai 2014. Dans la récente affaire Conrad, c’est le Parquet de Paris qui s’empare rapidement de l’affaire, seulement dix jours après la sortie du clip. Il sera jugé le 9 janvier 2019 pour «provocation directe à commettre des atteintes à la vie». Le leader identitaire Aurélien Verhassel et président de l’organisation Citadelle – reconnue pour ses opinion d’extrême droite - attaque aussi le chanteur en justice pour « incitation à la haine raciale », lourdement puni par la loi sur la presse du (L. 29 juillet 1881, art. 24) d'une peine maximale de 5 ans de prison et de 45.000 euros d'amende. La rapidité juridique de l’affaire Conrad témoigne d’une réelle volonté de jugement rapide pour une cause qui semble alors prioritaire.

Analysons, interprétons et expliquons ainsi les discours engagés dans les deux cas à la manière de Fairclough. Dans le recours féministe, le fait que la provocation soit jugée « non suivie d’effet » témoigne d’une réticence vis-à-vis de la reconnaissance de l’implication directe des paroles de Sale Pute sur les violences faites aux femmes. Au contraire dans l’affaire Conrad, le style est bien plus direct et accusateur, car sa chanson est jugée représenter une provocation « directe » à des atteintes à la vie. La plainte d’Aurélien Verhassel est d’autant plus dénonciatrice avec la notion de « haine » qui n’a pas été utilisée dans le recours féministe. Pour les associations en faveurs de l’égalité femme-homme, c’est la plus timide notion « d’injure » et de « discrimination » qui a été mise à l’honneur.

Les discours des acteurs s’inscrivent dans un contexte où des discours sexistes sont plus socialement et culturellement acceptable que des discours racistes ou antisémites[19]. Dans Sale Pute, Orelsan utilise des insultes dégradantes ou des processus de déshumanisation largement acceptés dans tous les milieux sociaux (e.g. truie). NpNs, pourtant radicales dans leurs positions, a ainsi opté pour un recours juridique moins violent que celui du Parquet de Paris pour Conrad. Le recours d’Aurélien Verhassel n’est pas une surprise étant donné son bagage idéologique d’extrême droite : il croit fermement en l’existence d’un racisme anti-blanc. Cette comparaison temporelle et discursive témoigne ainsi d’une volonté bien plus puissante de dénoncer le racisme anti-blanc au détriment du sexisme.

Les réactions politiques

L’affaire Conrad a fait couler beaucoup d’encre dans la sphère politique. Le Ministre de L’Intérieur Gérard Collomb « condamne sans réserve ces propos abjects et ces attaques ignominieuses»[20]. Marine Le Pen dénonce le «développement spectaculaire de la violence gratuite» sur BFMTV[21], tandis que pour Jean-Luc Mélenchon, « aucun appel au meurtre ne doit rester impuni ». Bruno Retailleau (patron sénateurs LR) qualifie la chanson « d’appel au meurtre » et Eric Ciotti (questeur LR de l’Assemblée Nationale) « d’ignominie. »

Les réactions politiques diffèrent dans l’affaire Orelsan. Guy Geoffroy, homme politique de droite, juge le texte de Sale Pute comme un « affront à la République, un danger pour la jeunesse et une incitation à la haine que nous ne pouvons pas accepter ». Ségolène Royal insiste : « même si je n'ai pas à me mêler des choix artistiques, j'assume, et je me réjouis qu'il ne chante pas ses paroles de haine et de meurtre aux Francofolies ». Pour Marie Georges Buffet, du Parti Communiste, il est question « d’intervenir pour qu'Orelsan n'interprète pas cette chanson qui est une incitation à la violence contre les femmes»[22].

Analysons, interprétons et expliquons ainsi les discours engagés dans le cadre de la méthode ACD. On remarque que la notion de « meurtre » intervient plus fréquemment dans les réactions à l’affaire Conrad. Lorsqu’il est question de racisme anti-blanc, un vocabulaire sensationnel voir passionnel ou d’exagération est utilisé tel que « ignominieuse », « spectaculaire » ou encore « inouïe ». L’idée énoncée par Le Pen d’une manifestation de « violence gratuite » envers les femmes n’a jamais été formulée dans l’affaire Orelsan. Bien qu’il soit question de « meurtre » une fois dans l’affaire Orelsan, un tel vocabulaire n’est que rarement utilisé. Dans l’affaire Orelsan, il est d’ailleurs plus question « d’incitation à la violence » contre les femmes que d’appel au meurtre. Dans les deux cas les discours sont énoncés par des politiques de tous bords, de l’extrême gauche à l’extrême droite femmes et hommes blanches et blancs. Cela atteste ainsi d’un véritable consensus vis-à-vis de l’intensité de l’incitation à la haine dans les deux affaires. L’analyse discursive témoigne clairement de la plus grande indignation face aux paroles racistes de Conrad par rapport aux paroles sexistes d’Orelsan qui apparaissent plus tolérées, qui que soient les émetteurs.

Implications et discussion

L’intériorisation de l’indulgence face aux violences faites aux femmes

Les discours forgent les normes[23]. Il est aussi clair que même s’il est possible de distancier un énoncé et une réalité, le simple fait de mettre en avant une norme contribue à façonner inconsciemment les représentations cognitives[24]. C’est ici la norme de l’indulgence face aux violences sexistes qui est perpétuée à travers les recours juridiques et les réactions politiques médiatisées analysées. Les sociologues parlent d’une mise en visibilité dans l’espace public d’une définition de genre[25]. Dans les discours étudiés, c’est ici la normalisation de la tolérance de cette définition de genre violente envers les femmes qui est mise en lumière et intériorisée. De plus, il est clair que les stéréotypes de sexe dans les médias constituent des instruments de hiérarchie entre les femmes et les hommes.[26] 

Néanmoins, dans l’affaire Orelsan, ce ne sont pas simplement les paroles de Sale Pute qui témoignent d’une banalisation du sexisme et qui structurent une représentation hiérarchique du monde genré qui nous entoure[27]. C’est aussi la timidité des réactions qui concoure à une telle « naturalisation »[28]. Une telle indulgence juridique et politique vis-à-vis du sexisme reflète l’intériorisation institutionnelle, politique et sociale de l’acceptabilité du sexisme dans la société française. C’est de part de ces processus que le sexisme demeure socialement acceptable en comparaison à l’homophobie ou au racisme. C’est d’ailleurs le cas dans l’application de certaines lois. Comme le souligne Valérie Létard, « les filtres appliqués quand il s’agit d’incitation à la haine raciale et d’homophobie ne sont pas applicables à l’appel au viol et au meurtre envers les femmes »[29].

L’établissement d’une hiérarchie de la tolérance

La comparaison des deux affaires témoigne aussi d’une hiérarchie de la tolérance de la haine en fonction des groupes visés (« dominés » ou « dominants »). L’analyse discursive démontre que la société est moins indulgente concernant l’expression libre de propos racistes contre les blancs (groupe « dominant ») que lorsqu’il s’agit de discours haineux envers les femmes (« groupe dominé »). Cela reflète une véritable prise de position idéologique de la part du juridique et des politiques, et d’une hiérarchie de la tolérance en faveur des hommes blancs. Les associations féministes semblent avoir conscience de cette hiérarchie, puisque leur stratégie de recours juridique est moins audacieuse que le recours en question dans l’affaire Conrad. La comparaison des deux affaires n’est alors que le miroir des rapports sociaux hiérarchiques de notre société, où les hommes blancs dominent et les femmes font l’objet de discriminations.

 

La profusion des réactions à l’affaire Conrad comparée à celle d’Orelsan contribue aussi à la normalisation de l’idée de l’existence d’un racisme anti-blanc, notion généralement revendiquée par l’extrême droite[30]. Cette affaire éclate dans un contexte d’augmentation d’actes de racisme violents envers les personnes de couleur et de l’augmentation d’immigrants issus de la crise actuelle. La concentration politique et médiatique sur l’affaire Conrad atteste d’une posture dangereuse qui omet largement la réalité du racisme envers les personnes de couleur. Les médias internationaux dénonce justement la débâcle sur L’affaire Conrad, en accusant la France « d’ignorer » le problème d’un tel racisme en attirant l’attention sur le « mauvais » racisme[31]. Ce phénomène est aussi le reflet d’une banalisation des discours issus de l’extrême droite dans les discours politiques français[32]. Ainsi, l’affaire témoigne d’une hiérarchie de la tolérance entre le racisme anti-blanc et le racisme envers les personnes de couleur et d’une prise de véritable prise position idéologique de la part des émetteurs.

Quelles solutions ?

Les deux affaires mettent en lumière la tension entre liberté d’expression de la haine et protection de la dignité de certains groupes. La protection de la dignité d’un groupe « dominant » est ici plus importante que la protection d’un groupe « dominé ». Pour changer la donne, certaines féministes proposent une meilleure qualification du sexisme dans le Code Pénal – en d’autres termes, de recourir à la loi française. En 2016, le HCE (Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes) a entamé une étude juridique sur les rapports entre liberté d’expression, liberté de création et arsenal juridique pour lutter contre le sexisme[33]. Dans notre cas, cette initiative permettrait de redonner au sexisme sa place appropriée dans la hiérarchie juridique et symbolique de la haine.

Cependant, l’effet sur l’acceptabilité sociale du sexisme demeure limité. Walkalte[34] affirme de manière convaincante qu’il est urgent pour les féministes de s’éloigner de la loi pour s’adonner au contexte social global - notamment à travers les médias - dans leur stratégie de lutte contre la tolérance du sexisme. Comme Carol Hagemann[35] l’affirme, la normalisation des violences faites aux femmes découle de canaux multidimensionnels. Les médias et la publicité ont un immense rôle à jouer dans la redéfinition des codes de masculinité qui promeuvent une telle tolérance du sexisme, et ce dès le plus jeune âge. La plateforme de streaming Netflix a mis un œuvre ce processus en diffusant des programmes où le sexisme, le racisme et l’homophobie sont perçus comme inacceptables (e.g. Ru Paul’s Drag Race, Dear White People). Il est nécessaire que les féministes et les pouvoirs publics s’engagent plus intensément dans de telles initiatives afin de générer une réelle différence.

Conclusion

La comparaison analytique des discours concernant les deux affaires révèle les privilèges sociaux du groupe « dominant » des blancs en comparaison au groupe « dominé » des femmes dans la société française. La liberté d’expression ne subit en effet pas le même traitement pour Orelsan et Conrad, malgré la similaire ampleur de l’atteinte à la dignité. Il est évident que c’est la différence du contexte social du racisme et du sexisme qui a déterminé la divergence de traitement des politiques, juridiques et militants. La méthode d’ACD énoncée par Fairclough a permis de mettre en lumière un tel phénomène. La comparaison discursive témoigne aussi du problème de l’indulgence généralisée face à des propos sexistes, qui est elle-même reproduite par les individus puisque les discours forgent les normes. De la même manière, la comparaison dévoile une véritable hiérarchie de la tolérance en faveur du groupe « dominant » des hommes blancs. Dans sa banalisation, cette hiérarchie est dangereuse car elle omet la prévalence du racisme envers les personnes de couleur. Plusieurs choix s’imposent au féministes et militants afin de lutter contre une telle hiérarchie. En terme d’acceptabilité sociale, c’est cependant l’atout médiatique que les pouvoirs publics doivent désormais mettre en avant. Alors seulement le status quo hiérarchique des dominations s’en verra bouleversé sur le long terme.

C'est ce status quo que Feminists of Paris vise à renverser lors de leurs visites guidées féministes de Paris. La fin du sexisme exige une remise en valeur des femmes et de l'égalité dans l'espace public - ce que des visites guidées féministes révèlent à merveille.

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[1] Kokoreff, 2005.

[2] De Beauvoir, 1975

[3] Husson, 2014

[4] Memmi, 1982, p.98

[5] RTL, 2018

[6] Le Monde, 2016.

[7] Jaspard, 2005

[8] Ministère des Familles de l’Enfance et des Droits des Femmes, 2016

[9] Ministère de l’Intérieur, 2018

[10]Charrieras, 2013

[11]Fairclough, 2015, p.46

[12] Van Dijk, 2001, p.352

[13] Lawson, 2008, p.6

[14] Hoon Chng, 1996, p.710

[15] LCI, 2018

[16] Husson, 2014

[17] Husson, 2014

[18] Ibid

[19] Jaspard, 2005

[20] LCI, 2018

[21] BFM TV, 2018

[22] Le Monde, 2009

[23] Foucault, 1976

[24] Levy, 2017

[25] Husson, 2014

[26] HEC, 2014

[27] Montanola et al, 2014

[28] Soulages, 2014

[29] 20 minutes, 2009

[30] Kokoreff, 2005

[31] The Washington Post, 2018

[32] Mondon, 2013

[33] HCE, 2016

[34] Walkalte 2008

[35] Hagemann-White, 2010

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