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La place des FEMEN dans le féminisme

Par Sonia Devaux

Quand Marie-Isabelle avait 19 ans, elle a été militante FEMEN pendant 6 mois. Elle venait d’arriver à Paris pour des études de mode après avoir vécu une relation toxique au lycée avec un homme violent. Elle était en colère et voulait canaliser cette colère en s’engageant dans la cause féministe. A l’époque pour une jeune femme de 19 ans qui voulait s’impliquer dans le féminisme, les FEMEN paraissaient être le chemin le plus évident. Avant de rencontrer Marie-Isabelle qui a aujourd’hui 26 ans, j’avais une opinion assez peu définie des FEMEN. Tout ce que je pouvais dire avec certitude, c’est que je ne me reconnaissais pas personnellement dans ce mouvement. La discussion que j’ai eue avec elle et les recherches que j’ai faites pour cet article m’ont poussée à questionner la place de ce groupe dans le féminisme.

SYMBOLISME DU MOUVEMENT ET SEXTRÉMISME

Marie-Isabelle a découvert les FEMEN alors que le groupe, qui a été créé en Ukraine en 2008, venait de s’installer à Paris. Elle trouvait qu’à l’époque le féminisme manquait de beaux symboles, d’une imagerie forte. Elle a d’abord été attirée par l’aspect esthétique de leur militantisme : des femmes seins nus avec des slogans peints à même le corps et des couronnes de fleurs dans les cheveux. La gestuelle des FEMEN est très travaillée, elles adoptent une position corporelle combative avec un corps rigide, une tête relevée et un visage fermé. La posture guerrière, les fleurs, la nudité, toute cette esthétique est réfléchie. En Ukraine, la couronne de fleurs fait partie d’un costume traditionnel porté par les jeunes filles encore « innocentes » (euphémisme pour vierges). Porter cette couronne tout en étant nue, c’est une manière de briser ce symbole patriarcal. Leur nudité et leur posture de combat, c’est un acte politique de résistance et d’insoumission à l’objectification et la marchandisation du corps de la femme par le patriarcat, résistance aussi au dictat de pureté et d’innocence imposé aux femmes qui passe souvent par des injonctions sur leur corps et sur ce qu’elles font avec. [1]

Pour Marie-Isabelle, mettre le corps de la femme au centre de l’action féministe correspondait à sa conviction que la femme doit avoir le droit de « faire absolument ce qu’elle veut » de son propre corps. La nudité, c’est aussi évidemment un moyen de choquer et d’être vues et par là même entendues. En écrivant leurs slogans sur leur torse dénudé, elles forcent le regard à se poser sur ces messages et elles suscitent bien sûr l’intérêt des médias. La première fois que les FEMEN manifestent en Ukraine durant l’été 2008, elles sont déguisées en prostituées pour dénoncer la prostitution dans le pays. C’est en 2009 qu’elles commencent à manifester seins nus pour un événement organisé contre la pornographie. Elles réalisent alors l’attrait médiatique de ce type de protestation. D’après Anna Hutsol, co-fondatrice du mouvement, « les gens ne s’intéresseraient pas à notre message si nous n’étions pas habillées de cette façon » [2].

Les militantes positionnent le groupe dans un féminisme radical qu’elles décrivent comme du

« sextrémisme ». Marie-Isabelle aimait cet extrémisme fortement revendiqué par les FEMEN. Elle trouvait le mouvement « puissant, couillu, qui tapait fort ». Leur attitude guerrière est elle aussi travaillée rigoureusement. En septembre 2012, les FEMEN créent un camp d’entraînement international en France. Dans ce camp, on apprend comment se comporter durant les manifestations pour être le plus démonstrative possible, tout en évitant la violence. Quand un policier ou un anti-FEMEN les attrape, il faut crier fort, être vue. Il arrive souvent que des groupes viennent « casser de la FEMEN », elles doivent se préparer au pire, à des situations chaotiques dans lesquelles elles vont devoir se protéger, tout en attirant l’attention sur leurs messages. Lors de la manifestation en faveur du mariage pour tous à laquelle Marie-Isabelle a pris part le 16 Décembre 2012 qui s’est tenue après l’intervention du groupe dans une manifestation organisée le 18 novembre par l'institut Civitas contre le projet de loi prévoyant le mariage pour tous, elle a su qu’au moins un policier en civil les suivait pour les protéger au cas où la situation dégénérerait à nouveau. En effet, en novembre, les FEMEN avaient été violemment malmenées par des militants anti-mariage pour tous [3].

UN MOUVEMENT EXCLUSIF ET HIERARCHIQUE

Marie-Isabelle semble avoir gardé un sentiment mitigé de son expérience avec les FEMEN. Elle est très consciente des limites du mouvement, de son caractère exclusif mais elle semble toujours convaincue que c’est un mouvement qui est nécessaire. Elle confie : « On sentait qu’il y avait celles qui étaient vraiment intégrées et les autres », et pour être intégrée « il faut correspondre à tous les critères et être vouée au mouvement corps et âme ». L’organisation reste mystérieuse pour les militantes les moins intégrées. Il y a une hiérarchie que certaines qualifient de naturelle et d’autres de tyrannique. En 2014, une ancienne militante se confie à la presse et parle d’un mouvement

« dictatorial », elle reproche aux cheffes du groupe de refuser la liberté d’expression aux autres militantes. Toutes celles qui expriment une opinion différente sont écartées du groupe. Elles doivent se soumettre entièrement à la ligne directive venant du haut. Inna Shevchenko, leadeuse actuelle du mouvement, a répondu à ces critiques en disant qu’elle « ne démentirai[t] pas ces informations », affirmant que Femen « n'est pas une bande de potes, mais un groupe militant », que « l'atmosphère est martiale » et la « hiérarchie affirmée » car c'est nécessaire pour « mener à bien des opérations complexes ». [4] [5] Il existe des tensions entre les membres fondatrices elles-mêmes. Ainsi avant sa mort, Oksana Chatchko a également dénoncé la hiérarchie autoritaire imposée par Inna Shevshenko qui va selon elle à l’encontre des valeurs originelles du mouvement : «Personne n’a le droit de dire qui est Femen, ou pas. Femen, c’est une idée, la lutte contre le patriarcat, le sextrémisme et une manière de manifester. Si une femme, n’importe où, dans n’importe quel pays, adhère à nos idées et à nos méthodes, elle peut se déclarer Femen. Et si Femen France veut faire des actions, très bien, mais Inna n’a pas le pouvoir de dire qui est Femen ou pas.» [6].

Lors de leur premier meeting avec les FEMEN, Marie-Isabelle et beaucoup d’autres potentielles recrues ne connaissaient pas vraiment les valeurs spécifiques de l’organisation au-delà de leur engagement féministe. À aucun moment, on ne lui a expliqué qui était ou n’était pas la bienvenue elle a ainsi découvert trop tard que son catholicisme était incompatible avec le mouvement. En effet, dans son manifeste, le groupe FEMEN se dit avant tout anti-religieux, anti-dictature, anti-prostitution, mais à aucun moment pendant la période d’initiation de Marie-Isabelle au mouvement ces termes n’ont été réitérés. Pour les FEMEN il est tellement évident qu’on ne peut pas être féministe et catholique que cela ne méritait pas une conversation. Au moment où Marie-Isabelle participe à la manifestation pour le mariage homosexuel, au cours d’une conversation elle confie à une autre militante qu’elle est catholique. La réaction immédiate a été l’incrédulité : « Comment c’est possible que tu sois là ? (…) tu n’as rien compris au mouvement, c’est pas possible ». Cette militante va jusqu’à l’accuser d’être une journaliste en infiltration dans le mouvement. Marie-Isabelle m’explique que malgré tout elle comprend cette paranoïa, « elles sont tellement attaquées (...) elles sont traquées ». À partir de ce moment là, Marie-Isabelle sent qu’elle n’est plus la bienvenue, elle est progressivement mise à l’écart par le groupe. Cette manifestation sera la seule à laquelle elle aura participé. Son idée du féminisme est « ouvert, ça peut être extrémiste mais ouvert ». Elle n’a pas compris le rejet d’un féminisme catholique. Marie-Isabelle n’est pas pratiquante, se dit « pas pour l’église » mais elle a une éducation catholique de parents féministes. Elle croit qu’on peut choisir dans la religion les « bonnes » croyances ou en tout cas celles qui conviennent à nos valeurs, elle était ainsi contre la manif pour tous, la qualifiant d’ « abject ».

Elle s’est également éloignée du mouvement parce qu’elle voulait que le groupe se concentre davantage sur des projets de fond, « j’avais envie qu’on parle des femmes dont on n'entend pas parler » (elle donne l’exemple des femmes battues, « quelque chose d’ultra meurtrier dont tout le monde se fout »). Quand elle exprime ce désir, on lui répond que ce n’est pas comme ça que le mouvement fonctionne. Cependant ce qui finit par la pousser à quitter le groupe définitivement, c’est qu’elle a commencé à recevoir des appels anonymes le soir, des menaces de personnes lui disant « on sait que tu es FEMEN, on va te retrouver » et elle a eu peur.

Le catholicisme de Marie-Isabelle n’est évidemment pas la seule forme de différence que les FEMEN ne reconnaissent pas. Le mouvement exclut toutes les femmes religieuses, ainsi que les prostituées et les actrices pornos, entre autres. Le problème n’est pas nécessairement que ces femmes n’aient pas accès au mouvement, les FEMEN ont après tout le droit d’avoir leur propre vision de la liberté. Ce qui est problématique c’est que les FEMEN excluent ces femmes tout en prétendant se battre pour elles et leurs libertés. En agissant de cette façon, les FEMEN infantilisent ces autres femmes et se positionnent comme étant supérieures à elles. Le 31 mars 2012, elles manifestent sur le Parvis des droits de l’Homme à Paris sous le slogan « Plutôt à poil qu’en burqa » dans le but proclamé de défendre la liberté des femmes musulmanes. Pour cela, elles portent une burqa qu’elles enlèvent ensuite pour se dévoiler seins nus et elles scandent des messages tels que « La nudité, c’est la liberté ». [7]

Qui sont donc ces femmes musulmanes qu’elles prétendent défendre et de qui les défendent-elles ? D’après la logique FEMEN, les femmes musulmanes doivent être libérées de leur propre religion et les FEMEN se croient légitimes de porter ce combat. Les cheffes du mouvement ont fait de multiples déclarations racistes qu’elles n’ont pas honte de revendiquer. Ainsi, en 2012, Anna Hutsol a proclamé dans un entretien que la société ukrainienne n’est pas parvenue à « éradiquer la mentalité arabe envers les femmes » [8] et dans un tweet de 2013, Inna Shevchenko se demande « Qu'est ce qui peut être plus stupide que le Ramadan ? Qu'est ce qui peut être plus laid que cette religion ? » [9]. Il est intéressant de constater que les FEMEN ont finalement des positions très similaires à celles du féminisme institutionnel français: ce féminisme libéral blanc et le sextremisme des FEMEN ont en commun leur caractère exclusif, tous deux refusent notamment l’accès au statut de féministe pour les femmes voilées et les prostituées. On peut ainsi questionner la soi-disant radicalité du mouvement FEMEN.

UN MOUVEMENT PLUS VISIBLE QUE POPULAIRE

Les critiques ont d’ailleurs beaucoup reproché aux FEMEN de ne pas avoir un agenda précis. Elles disent défendre toutes les libertés, ce qui les amènent à protester pour la démocratie et la liberté d’expression, contre la corruption, l’industrie du sexe et les religions [10]. Elles restent dans une sorte de flou idéologique tout en affirmant que leur message est universel, semblant ainsi penser que leurs prises de position vont de soi pour toute féministe digne de ce nom. Cependant il faut bien comprendre que les FEMEN, c’est d’abord un groupe de femmes blanches, ukrainiennes d’origine. Il est légitime de penser qu’il existe un problème de transposition du mouvement d’un pays à un autre sachant qu’être une femme en France et être une femme en Ukraine pose des problématiques différentes, notamment en termes de diversité ethnique. Le mouvement est très peu représentatif des femmes françaises. Il est bien plus visible qu’il n’est populaire.

Il est indéniable que leurs actions attirent l’attention des médias. Le problème est que cette attention est rarement motivée par un véritable intérêt pour la cause féministe. En effet, il est navrant de constater que le système patriarcal ne daigne donner une plateforme médiatique à des féministes que lorsqu’elles se dénudent. Les actions radicales des FEMEN ne sont encore une fois plus si radicales que ça si on considère que quasiment toutes les militantes FEMEN prises en photo et représentées dans les médias sont jeunes, minces, maquillées et blanches. Cependant si on peut légitimement reprocher aux FEMEN de prétendre que leur message est universel et d’affirmer que nudité équivaut à liberté pour toutes les femmes, on ne peut pas leur refuser le droit de se dénuder. On a le droit de ne pas du tout se reconnaître dans le mouvement mais il est important de se demander pourquoi leur nudité dérange autant qu’elle attire les médias. Au fil des années, les FEMEN ont été poursuivies en justice, emprisonnées, tabassées, menacées, voire torturées dans certains pays. Cela doit amener une réflexion sur ce que cette haine des FEMEN révèle sur les tabous autour du corps de la femme.

Nous débattons des FEMEN lors de nos visites féministes!

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