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L'art féministe: origines

Par Ana Sonderéguer

“People are frightened by female organs because they don’t know what they look like”

Hannah Wilke, 1972.

Existe-t-il un art féministe (1) ? De quoi s’agit-il ? Quelles sont ses origines, ses postulats, ses principales représentantes ? Andrea Giunta, historienne de l’art argentine, identifie quatre cas où le lien entre art et féminisme est visible : les féministes faisant un art féministe, des femmes artistes explorant un art féminin, des artistes ne souhaitant pas s’identifier en tant que féministes ou femmes puisqu’elles sont avant tout artistes, et, finalement, celles qui développent un art qui s’échappe aux caractéristiques attribuées à l’art fait par des femmes (2). Aujourd’hui, nous ne nous intéressons qu’au premier cas, même si des exemples des autres pourrons être mentionnés. Nous explorerons son contexte particulier, ses raisons d’être, ses techniques et formats. Comment surgit donc cet art féministe ?

L’art féministe émerge au sein des luttes des années 1960 et 1970, au moment où la société met en évidence les discriminations et injustices largement vécues par des groupes minoritaires. Des femmes artistes, en Angleterre et aux États-Unis, poussées par cette dynamique de remise en question des institutions, décident de se manifester face à une réalité qu’elles ne veulent plus accepter : le monde de l’art expose majoritairement la production des hommes. Organisées en différents collectifs, elles ne tardent pas à faire état de leurs revendications et à réaliser des actions de protestation. Il y a des femmes artistes, elles en sont la preuve: comment donc lutter contre cette exclusion ? Pendant les années 1970, des femmes artistes et critiques d’art défient le MoMA et les institutions d’art : elles demandent l’exposition d’œuvres faites par des femmes, des expositions monographiques de femmes artistes, des femmes dans les comités des musées, et une représentation féminine de 50% dans toute activité muséale. À Los Angeles est même né un Conseil des Femmes Artistes qui demande un programme d’éducation sur le travail artistique des femmes. Ces mouvements commencent à faire bouger les choses, comme en témoignent les expositions du County Museum of Art, Four L.A. artists (1972) et Women Artists : 1550 – 1950 (1976).

A vrai dire, nous voyons ici le poids du féminisme de l’époque, avec son postulat « Le privé est politique ». Inspirées par celui-ci, certaines femmes traduisent leurs réflexions en production artistique, pour diffuser les histoires des femmes du passé et insérer l’expérience personnelle des femmes dans la pratique artistique. Les artistes féministes mènent des actions politiques pour exiger une représentation égalitaire, présentent des espaces alternatifs d’exposition, fêtent la sexualité féminine et analysent les effets de la classe, la race et le genre sur la vie quotidienne des femmes.

En réalité, l’émergence d’une première pratique artistique féministe aux États-Unis est liée à Judy Chicago et Miriam Schapiro. Elles réalisent en 1971 un « programme d’art féministe » au California Institution of Arts. Ce cours permet la création d’un espace pour les femmes artistes, où les étudiantes étaient encouragées à partager leurs expériences et à les travailler. En outre, Schapiro et Chicago développent des œuvres qui représentent l’anatomie féminine et traitent de la représentation du corps, ainsi que le plaisir sexuel et émotionnel. Elles plaident pour le développement d’un imaginaire référent dans la pratique féministe : des formes ouvertes qui représentent le vagin afin d’inciter la recherche consciente de la subjectivité féminine à travers la représentation du corps. Chicago présente également une œuvre clé du féminisme où cette forme apparaît, en inspirant multiples débats : l’installation, The Dinner Party (1974 – 1979), est un témoignage des contributions historiques et culturelles des femmes. Bien évidemment, certaines féministes accusent ces œuvres de reproduire les déterminismes biologiques et de restreindre la redéfinition de la féminité. Cela n’empêche pas que l’image-vagin devienne symbole de fierté du corps féminin.

En outre, le mouvement artistique initié, les artistes utilisent diverses techniques pour s’exprimer. Vidéo et performance pour explorer le corps des femmes, partager leurs expériences et développer de nouvelles narrations (Adrian Piper, Yoko Ono, Ana Mendieta). Intégration de nouveaux matériaux, pour questionner la distinction entre art et artisanat faite par l’histoire de l’art, et l’imposition de pratiques culturelles et de matériaux « destinés aux femmes ». La peinture explore les conventions de représentation du corps des femmes et des hommes (Sylvia Sleigh, The Turkish Bath, renverse une histoire où les hommes contemplaient le corps nu des femmes).

Dans les années 1980 et 1990, un contexte très différent s’impose. L’influence des Cultural Studies et de la Queer Theory, les débats liés au droit à l’avortement et la propagation mondiale des maladies sexuelles ont un véritable impact sur le mouvement féministe. Les questions de genre, de race et de classe, de plus en plus présentes dans le débat féministe, se voient donc intégrées dans les réflexions des artistes et des critiques.

Essentiellement, ce nouveau courant se compose de femmes artistes qui s’engagent et façonnent les débats contemporains du monde de l’art. Leurs œuvres utilisent des images médiatiques et reprennent des stratégies de déconstruction, d’appropriation et d’analyse du langage pour en faire une critique de la construction sociale de la féminité et de la sexualité (Barbara Kruger, Jenny Holzer, Cindy Sherman). Elles examinent les identités politiques, personnelles et culturelles. Elles négocient des nouvelles formes pour se situer dans une tradition qui les avaient discriminées historiquement (pour la peinture, Nancy Spero) ; pratiquent un chevauchement de l’art, du féminisme, de l’identité sexuelle, du politique et de l’activisme social (Guerrilla Girls, Women Artists Coalition) ; étudent les différentes formes d’oppression (Lubaina Himid, Piper) ; contestent des notions stéréotypées de l’art des femmes (Heila Sheicks) ; réagissent contre la tonalité moralisante de certains féminismes des années 1970 (Bourgeoise, Annette Messager) ; et explorent le tabou de l’intime à travers une imagerie explicite de la sexualité (Nan Goldin, Annie Sprinlke, Holly Huhghes).

Tout compte fait, nous pouvons voir qu’il y a eu une première génération d’artistes féministes qui intègre l’expérience des femmes et la représentation du corps des femmes dans la pratique artistique pour exalter la fierté d’être une femme et explorer leur vécu (1960-1970) ; et une deuxième qui « se politise » de plus en plus, explore les différentes formes d’oppression et continue la réflexion sur la féminité et la sexualité féminine (1980-1990). Je souhaite les étudier plus précisément avec vous, dans mes prochains articles Feminists of Paris, afin de bien comprendre leurs propos. Pour discuter du sujet plus profondément, hâtez vous aux visites Feminists of Paris !

Aller plus loin :

Griselda Pollock, Generations and geographies in the visual arts: feminist readings

_____________, Vision and Difference: Femininity, Feminism and the Histories of Art

Norma Broude; Mary D Garrard, Feminism and art history: questioning the litany

__________________________The expanding discourse: feminism and art history

Gillian Perry, Gender and art

 

(1) Les informations exposées ici sont tirées du livre Women, art and society, de Whitney Chadwick.

(2) Romina Tealdi sur Andrea Giunta, Feminismo y Arte Latinoamericano. Historias de Artistas que

Emanciparon el Cuerpo. Revue Otros Logos.

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