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Être un homme féministe: témoignage

Par Maxime Bizzari

« T’es féministe ? »

avec une interrogation non feinte, un collègue reprend la fin de ma phrase. Il s’arrête, vérifie bien de ses yeux que je suis un homme de type masculin, et ne reprend pas. L’annonce l’a décontenancé.

«Je suis féministe.» 

Elle ne choque pas, ne perturbe pas. Elle est là comme un cheveu sur la soupe, un briquet dans un panier à vélo, un politique à « Touche pas à mon poste ». Elle interroge. Je prends le temps de répondre à cette question sans mot qui devrait se formuler ainsi chez nos amis anglophones « what the fucking actual fuck is that? »

Feminism for men, stater pack : Gaston l’étalon

« Si le mot paraît ambitieux revenons aux fondamentaux. Le féminisme est la lutte pour une égalité entre les genres. Tu considères qu’une femme n’est pas moins que toi parce qu’elle ne dispose pas d’un pénis, tu as fait les trois quarts du chemin.

De cette base qui n’est pas très demandeuse en terme d’engagements découle des implications pas si évidentes pour beaucoup. On ne coupe pas davantage la parole à une femme qu’à un homme, on ne la discrimine pas à l’embauche parce qu’elle va être mère sous peu, on explique pas tous ces comportements par le prisme de ses règles, et on ne fait pas des blagues sous la ceinture l’impliquant tous les jours pour « rire ».

Parce qu’avec notre collègue Gaston, bizarrement, ça détendrait beaucoup moins les gens à la cantine si tu t’esclaffais sur la manière dont il mange sa banane. Gaston c’est un ami/collègue imaginaire. Gaston, c’est le thermomètre à machisme.

Si tu fais quelque chose à une femme mais que tu ne le ferais pas à Gaston, c’est que ça ne va probablement pas. «Mon ami, respecte les femmes, pense à Gaston. »

Ce n’est pas l’affaire d’individus mal éduqués, c’est une société discriminante

Je disais cela parce que tous ces exemples j’y ai été confronté en 6 mois d’entreprise... Ils montrent l’ampleur du chemin qui reste à accomplir. Ces anecdotes sont autant des facilités pour sensibiliser d’autres hommes aux difficultés que peuvent rencontrer les femmes que des accroches pour montrer, par la suite, que ces problèmes ne relèvent pas de comportements individuels, mais qu’ils sont généralisés.

Une fois ce constat partagé, on peut nommer les choses. Ce n’est pas le fait d’un manque d’éducation, mais d’une société dont les rapports de force sont à l’avantage des hommes. C'est une inégalité qui révolte et est à combattre sur le plan politique comme tout autre discrimination (couleur, religion, classe) pour ceux qui se sentent capables de s’engager. C’est parce qu’il reste du travail face à cette injustice que je prends le parti de dire que je suis féministe, pour reconnaître que cette lutte s’inscrit dans une histoire et qu’elle n’est pas finie.

La sincérité d’un engagement, une histoire personnelle

Alors oui ça sent l’embrouille. Je fais parti de ceux qui sont privilégiés par la société et je prétends vouloir renverser cette même injustice… Sans avoir fait des études poussées de psychologie cognitive on comprend bien le problème de biais mental que cela peut introduire.

Face à cela il faut faire deux exercices sur soi en tant qu’homme sensible à la lutte féministe : s’interroger sur la sincérité de notre démarche et faire montre d’humilité.

Dans mon cas, je distingue trois éléments qui renforcent mes convictions . D’une part, avoir croisé des femmes qui incarnent des modèles de réussite dont je ne comprendrais pas qu’on ne les reconnaisse pas à leur juste valeur. D’autre part, la très grande majorité de mes ami(e)s sont des femmes ainsi je tiens à ce qu’elles ne soient pas dévalorisées. Enfin, mes convictions politiques s’opposent à considérer le patriarcat comme soutenable.

D’autres personnes pourront être touchées par un témoignage de proche par exemple. Si l’engagement n’est pas vécu avec les tripes, le confort de notre situation masculine nous reviendra (ce n’est pas un drame en soi mais c’est incompatible avec l’aide que l’on souhaite apporter à la cause).

Prendre position à l’arrière du cortège : être un allié

Si nous sommes sincères, comment pouvons-nous agir dès lors ?

Tout d’abord nous sommes effectivement détenteurs d’une forme de domination et nous ne souhaitons pas que cette domination soit arrachée par un acte violent, révolutionnaire et parfois revanchard. II faut savoir céder ce que nous pouvons à notre échelle pour que cette égalité se fasse dans la concorde, c’est l’exemple des quotas en politique votés par une majorité d’hommes lors de son instauration.

Ensuite toute lutte politique a besoin d’être incarnée, exprimée et portée. C’est là que l’humilité nous est exigée. Aussi convaincu que nous puissions être nous ne serons jamais un avatar dans lequel les personnes concernées pourront se reconnaître. La lumière, les interviews, le temps de paroles, c’est aux femmes qu’il est dû (à moins d’avoir été invité à s’exprimer comme je le fais dans ces lignes). Je ne parle pas ici de toutes les conversations mais bien du moment revendicatif sur les sujets de société concernés. Ainsi s’ouvre un temps d’écoute et de compréhension des problèmes qui sont forcément minimisés ou fantasmés par nous les hommes comme il ne sont pas vécus.

Ecouter, céder, certes nous pouvons aussi soutenir. Le burn-out militant est un mal répandu mais très peu connu parce que la chose politique est dévalorisée de nos jours. Affronter tous les jours des opinions au mieux indifférentes, parfois hostiles, cela demande une réserve d’énergie et de confiance que les proches nous aident à bâtir; nous pouvons être ce proche.

Le partage est certainement l’exercice le plus périlleux. L’allié ne doit pas se perdre et devenir vassal, pourtant il est fidèle à son engagement de loyauté. C’est un travail d’équilibriste qui anime de longs débats politiques et qui se résume ainsi : on peut se dire nos doutes et nos nuances en privé, en public faisons front. Ainsi tout questionnement sur l’égalité femmes-hommes émis par des hommes ne peut pas être balayé par le terme de « man tears » car il peut être légitime mais on ne peut pas commencer la lutte pour l’autre en disant « et moi et moi » en public.

Enfin et c’est l’aspect qui m’est cher, être en démarche de réconciliation. Si la colère anime les luttes sociales elle n’est pas propice à la fraternité/sororité qui est la dernière étape d’une égalité obtenue. Ce moment où ancien oppresseur et ancien oppressé se côtoient ne peut être fait que dans un moment de pardon commun. Pour vivre ce moment il faut être deux, encore nous faut-il l’inventer.

Pour prolonger ce questionnement sur la réalité d’un engagement d’homme au sein de la cause féministe, une table ronde est organisée par Feminist Of Paris le 26 Septembre à Paris, nous serons ravis de vous y retrouver. Inscrivez vous ci-dessous!

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